Responsables politiques, commentateurs, réseaux sociaux… Les propos discriminants ont surgi de toute part lors du Mondial 2026. L’équipe de France a été particulièrement visée. L’historien du sport et de l’immigration Yvan Gastaut décrypte pourquoi.
« Cet abruti n’a même pas appris à écrire. Au lieu de téter le lait maternel, il tétait des noix de coco, et les êtres les plus instruits qu’il ait jamais entendus étaient des chimpanzés. » Ainsi s’est illustrée la sénatrice paraguayenne, Celeste Amarilla, sur le réseau X, le 6 juillet, après la défaite de son pays contre la France à la Coupe du Monde. En ligne de mire ? Kylian Mbappé, capitaine des Bleus, une équipe devenue le symbole du multiculturalisme français.
Amarilla n’est pas la seule politique à avoir tenu des propos racistes depuis le début du tournoi : Mariano Rajoy, ancien Premier ministre espagnol, et Hebe Casado, vice-gouverneure de la province argentine de Mendoza, se sont aussi lâchés. Pour l’historien spécialiste de l’immigration et du sport Yvan Gastaut, maître de conférences à l’université Côte-d’Azur, cette libération de la parole raciste s’inscrit dans un contexte de trumpisation du débat public alors que l’équipe de France est devenue synonyme de diversité.
Si le monde du foot est habitué aux messages racistes dans les tribunes ou sur les réseaux sociaux, il est plus rare d’entendre des politiques déverser leur xénophobie publiquement lors d’une compétition sportive. Comment analysez-vous ce phénomène ?
Yvan Gastaut Que des personnes de pouvoir se soient illustrées par ce type de propos relève d’une officialisation d’une parole raciste, ce qui est nouveau. Le football représente un terrain idéal pour développer ces idées puisqu’il déchaîne les passions et prend de plus en plus d’ampleur dans le monde.
Quel message se cache derrière ces insultes ?
Auparavant, les politiques restaient en retrait du football ou ne faisaient que le célébrer. Aujourd’hui, on peut s’interroger sur leurs intentions lorsqu’ils tiennent ce genre de propos : est-ce par jalousie devant une équipe meilleure que la leur ou pour flatter les populistes ? Celeste Amarilla s’adressait-elle aux Paraguayens ou au monde entier ? Il y a une réflexion stratégique derrière ce racisme, qui entend accréditer un discours qu’on entend habituellement au café du commerce ou qu’on lit sur les réseaux sociaux.
Peut-on y déceler un signe de trumpisation du monde ?
Ces dernières années, le président américain a clairement participé à la libération de la parole raciste. Une bonne partie des matchs se sont déroulés sur le territoire de Trump, en dehors de l’Europe, bien loin des bases du football classiques, ce qui a facilité ce climat xénophobe.
Pour quelles raisons l’équipe de France a-t-elle été particulièrement visée ?
Parce que les Bleus représentent une forme aboutie de multiculturalisme et d’intégration, et les responsables politiques en sont conscients. C’est le modèle de société français, voire européen, qui est attaqué à travers ces propos racistes. Nous avons toujours été présentés comme une nation d’immigration. Après la victoire lors de la Coupe du Monde en 1998, il y a eu une volonté politique de célébrer la diversité des joueurs français, même si la question de leur intégration était encore beaucoup discutée. Aujourd’hui, l’équipe de France a transformé les trajectoires de ses joueurs en un récit positif. Nos footballeurs sont exemplaires, ce qui valorise notre pays, et ils font preuve d’un certain patriotisme. Depuis la victoire en 2018, l’origine des joueurs n’est plus pointée du doigt en France. Même Eric Zemmour n’en parle plus. Les attaques racistes émanent désormais de l’extérieur, de la part de pays comme l’Argentine et le Paraguay qui ont des difficultés à comprendre la France. Ces nations n’ont pas accompli ce tournant de la diversité, alors qu’elles ont aussi connu des migrations. Elles semblent même la nier ou l’ignorer. Il s’agit également d’une manière de tourner le dos à la réalité du foot, car il n’existe pas d’autre endroit où l’on trouve autant de mixité.
L’autre différence depuis 1998 réside dans la réponse des joueurs visés. Kylian Mbappé a répondu à la sénatrice paraguayenne qu’elle était « indigne de sa fonction » et a déclaré qu’il ne laisserait « jamais aux gens comme elle la liberté de laisser propager leur haine ». Ce n’est pas la première fois que le capitaine des Bleus prend position sur le sujet.
Les footballeurs sont davantage investis sur ces questions et n’hésitent plus à se défendre, ce qui n’était pas le cas par le passé, où ils étaient essentiellement victimes de ce racisme. Zinédine Zidane ne s’est jamais exprimé sur le sujet. Quant à Lilian Thuram, il l’a fait bien après avoir quitté les Bleus. A l’époque, les joueurs avaient une image de sportifs décérébrés qui ne prenaient pas position sur les questions politiques. La nouvelle génération n’est plus composée d’objets mais de sujets.
Kylian Mbappé se mobilise sur ce terrain-là : il a eu des prises de position engagées, notamment contre l’extrême droite. En le faisant en pleine carrière, alors qu’il sait qu’il peut cliver, il prend de l’envergure. Il y a une part de courage dans cette attitude, une autre de stratégie, puisque sa notoriété est suffisante pour l’y autoriser. Il pourrait ainsi faire changer le statut de star du football. Quand il répond à la sénatrice paraguayenne, Mbappé devance la Fédération française de Football, la diplomatie française, les représentants politiques : c’est aussi une nouveauté.
Un ex-international allemand devenu consultant télé, Bastian Schweinsteiger, a qualifié le football africain d’un « peu sauvage » lors du match Allemagne-Côte d’Ivoire. Rudi Garcia, le sélectionneur français de la Belgique, a quant à lui évoqué « ces équipes-là » en référence à celle du Sénégal. Le racisme s’est aussi diffusé en direct à la télévision.
Le foot est un excellent baromètre de la manière dont on peut afficher ou non des stéréotypes. Quand on évoque un jeu « sauvage », ça laisse entendre des relents colonialistes. Ces clichés se retrouvent dans la bouche de joueurs, d’entraîneurs ou de commentateurs. Quand Didier Deschamps questionne « le niveau » de l’arbitre salvadorien [de la demi-finale entre la France et l’Espagne], c’est une forme de discrimination.
A-t-on assisté à la Coupe du Monde la plus raciste ?
Force est de constater qu’en 2026, la lutte contre le racisme dans le foot n’évolue pas aussi positivement que je l’avais imaginé. Mais il y a une meilleure prise de conscience des discriminations qui entraîne aussi davantage de propos provocants. Il y en a eu beaucoup plus qu’en 2022, 2018 ou 2014.
En 1998, le racisme a été contrarié par la victoire. En 2026, il l’a été par une équipe exemplaire.
